Ce texte fait suite à Les goélands sont au-dessus de la montagne, le premier Festival du vol libre de Mont-Saint-Pierre.

La cabane des patrouilleurs

En 1978, Marcel se désintéresse tranquillement des ailes. Il ne veut plus de l'atelier dans sa cave, à Sainte-Julie. Sports Innovations et Bases de Vol Libre sont maintenant à Tony et à moi : je suis président de SI et vice-président de BVL, Tony président de BVL et vice-président de SI.

Pour l'été, on trouve un atelier à Saint-Sauveur, dans la cabane des patrouilleurs. C'était presque gratuit, avec une pente-école en arrière. Les ailes de cet été-là sont toutes sorties de là.

C'est là que le journal Le Lundi est venu nous voir, juste avant le premier festival de Mont-Saint-Pierre. L'article est paru le 17 juin 1978.

Une page du journal Le Lundi, du 17 juin 1978, consacrée au deltaplane, avec des photos d'ailes et de pilotes
Le Lundi, 17 juin 1978. L'article est de Carole La Pan, et c'est moi sur les photos.

Madame Luthi

Les voiles, elles, étaient assemblées à Saint-Jean-sur-Richelieu, par madame Luthi. On l'avait rencontrée dans un salon des sports de plein air. Elle ne parlait pas français, mais c'était son métier en Suisse : elle faisait des voiles. Une chance incroyable.

On a installé un plancher de voiles dans son sous-sol, et elle a cousu pour nous de 1977 à 1981.

Une femme en chandail orange, à genoux sur un grand plancher couvert de tissu rouge, trace une ligne à la règle sur la voile ; derrière elle, un mur peint de grandes formes géométriques et des rouleaux de tissu accrochés au mur
Madame Luthi sur le plancher de voiles, dans son sous-sol de Saint-Jean-sur-Richelieu.

Bromont

Très vite, on se rend compte qu'il faut déménager. Mais où ? Pour le vol libre, les Cantons de l'Est sont plus favorables que les Laurentides. À l'automne 1978, on décide : Sports Innovations à Bromont, Bases de Vol Libre à Sainte-Julie.

Une affiche de Sports Innovations, 813 Shefford, Bromont : « Unique fabriquant d'ailes québécoises », la liste des modèles et des services, une aile Lapous IV en vol, et en bas deux hommes devant la vitrine de la boutique « Cerfs-volants du Québec Lapous »
Sports Innovations au 813, rue Shefford, à Bromont. Devant la vitrine, Tony et moi, le barbu.

C'est à Bromont que je dessine des ailes plus modernes. Il le fallait : les Américains commençaient à entrer au Québec. Un importateur des produits de Bill Bennett, de Californie, s'installe à Montréal, et Rob McKenzie se met à travailler pour lui.

Trois ailes, un seul bord de fuite

On simplifie. Le bord d'attaque est plus court. Avant, chaque bord d'attaque avait un câble qui allait du nez jusqu'au bout, avec une barre au milieu : le déflecteur, qui l'empêchait de fléchir. On l'enlève : c'est maintenant la coupe de la voile qui fait fléchir le bord d'attaque. La voile a plus de forme, et l'aile s'ouvre comme un parapluie.

Et il y a la poche flottante, la dérive sous la quille. Quand le pilote déplace son poids à droite, le lobe droit gonfle, et la poche accentue le virage. Même chose à gauche. Du power steering.

La gamme compte trois modèles :

  • le Faucon, pour les débutants, avec un nez ouvert à 90° ;
  • l'Elfique, l'intermédiaire, à 110° ;
  • l'Engoulevent, pour les experts, à 120°.

Les trois ont le même bord de fuite. Seule l'ouverture du nez change. Le confort est le même, mais l'aile passe de stable à plus vive à mesure qu'on monte dans la gamme.

La fiche technique de l'Engoulevent de Sports Innovations : le logo à l'aigle, deux photos de l'aile, l'une en vol, l'autre au sol, et un tableau de caractéristiques
La fiche de l'Engoulevent, « l'appareil révolutionnaire des années 80 » : 175 ou 196 pieds carrés, 120° d'ouverture, 60 ou 65 livres.

Les ailes qui cassaient

Pendant ce temps, les Américains ont des problèmes avec leurs nouvelles ailes. Pour gagner en performance, ils ouvrent le nez, mais sans grossir la structure, qui travaille alors beaucoup plus fort. Résultat : en 1978, une ou deux ailes se brisent en l'air. Il y a eu des morts.

Le Mariah M-9 de Delta Wing est interdit de vol aux États-Unis, et à Mont-Saint-Pierre aussi. Des ailes de Delta Wing, seul le Phoenix peut voler.

Sept G sous une voiture

Les ailes de Sports Innovations, elles, passent une série de tests de charge. Chaque modèle y a passé. On les faisait tôt le matin, sur la piste de l'aéroport de Bromont. L'aile était attachée sur un bâti, au-dessus de la voiture, et c'est notre nouvel associé et comptable, René Beaulieu, qui conduisait.

Vue de derrière : la voiture roule sur la piste, l'aile au-dessus d'elle, ses deux bouts relevés et la voile tendue par le vent
L'Elfique en charge sur la piste : on voit les bords d'attaque fléchir.

7 G en positif, 5 G en négatif, et 3 G à 135° en négatif.

Ce dernier test est le plus dur : à 135° en négatif, c'est la position la plus fragile pour un aéronef de ce type.

Piquer à 90 degrés

La voiture ne suffisait pas : il y avait aussi les tests en vol. Une caméra était embarquée sur la barre transversale. L'aile devait piquer à 90 degrés, droit vers le sol, puis, la barre relâchée, reprendre d'elle-même son vol normal. On les faisait partout où on allait voler, à Bromont, à Saint-Hilaire, à Mont-Saint-Pierre, dès qu'on avait la chance.

Jean Madgin se faisait un plaisir de faire ce test-là.

Les tests que je n'osais pas faire, lui les faisait avec plaisir.

Sports Innovations, 1978-1980
  • Été 1978 — l'atelier dans la cabane des patrouilleurs de Saint-Sauveur
  • Saint-Jean-sur-Richelieu — madame Luthi coud les voiles de 1977 à 1981
  • Automne 1978 — SI à Bromont, BVL à Sainte-Julie
  • La gamme — Faucon, Elfique, Engoulevent : même bord de fuite, nez à 90, 110 et 120°
  • Les Américains — le Mariah M-9 de Delta Wing interdit de vol
  • Les tests — 7 G positif, 5 G négatif, 3 G à 135°, sur la piste de Bromont
  • En vol — piquer à 90°, barre relâchée, et l'aile se rétablit seule : le test de Jean Madgin

Vous avez volé sur un Faucon, une Elfique ou un Engoulevent ? Racontez-le en commentaire.

Tous les chapitres de l'histoire du vol libre, dans l'ordre.