Chapitre d'origine · Cantons-de-l'Est
1865 – 1939 · Visita Interiora Terrae
Avant le laboratoire, il y a la mine. Avant le bécher, soixante-quatorze ans d'extraction, un village disparu, et un minerai qui, laissé à lui-même pendant quarante ans, a entrepris seul sa propre transformation.
En 1863, George Capel cherche de l'or sur ses terres du canton d'Ascot. Il trouve du cuivre. De l'autre côté de la frontière, la guerre de Sécession dévore le métal rouge — fils télégraphiques, douilles, laiton des armes — et le prix du cuivre fait naître en quelques années tout un complexe minier dans les collines au sud de Sherbrooke. Les mines Albert et Capelton ouvrent en 1863; la mine Eustis suit en 1865. Trois villages surgissent avec elles, chacun avec son école, son église, son magasin général.
Le minerai, c'est la chalcopyrite : cuivre, fer et soufre unis dans un même cristal (CuFeS₂), logé en lentilles dans le schiste à séricite. Le soufre y est si abondant qu'en 1887 on construit à Capelton une usine qui en tire de l'acide sulfurique — le vitriol des anciens, produit ici à l'échelle industrielle, aux côtés d'acide nitrique, d'engrais chimiques et de fulminate de mercure pour les détonateurs. Au tournant du siècle, on dit du complexe chimique de Capelton qu'il est le plus important de l'Empire britannique. Les vapeurs de soufre, elles, brûlent les champs des alentours.
Les mines Albert et Capelton ferment en 1907, leurs filons épuisés. L'incendie de 1924 rase le complexe chimique. Eustis, elle, continue de descendre.
Les plans d'arpentage conservés aux archives du ministère montrent l'ampleur de cette descente. Le puits incliné suit le filon dans le schiste, niveau après niveau — 1900, 2300, 2800 — jusqu'à dépasser 6500 pieds le long du plan incliné. Sur la coupe verticale de 1932, on voit la ligne de la surface, la rivière Massawippi qui coule tranquillement, la voie ferrée du Quebec Central — et dessous, la ligne pointillée du niveau de la mer, que le puits traverse et laisse loin au-dessus de lui. Les hommes d'Eustis travaillaient sous le fond de l'océan absent.
Visita interiora terrae : la première injonction de l'acronyme, les mineurs d'Eustis l'ont accomplie au pied de la lettre, à la chandelle puis à la lampe au carbure, avec des chevaux qui passaient leur vie sous terre et y perdaient la vue. Mais la suite de la formule n'était pas leur affaire. On ne rectifiait pas, à Eustis. On extrayait. Le minerai partait par train vers les fonderies et les usines d'acide, et le cuivre vers les guerres.
En 1939, la mine ferme. C'est alors la plus ancienne mine de cuivre du Canada encore en activité, et l'une des plus profondes au monde. Les pompes s'arrêtent, l'eau remonte dans les galeries, et le silence retombe sur soixante-quatorze ans d'extraction.
La date est facile à retenir. Mon beau-frère avait accepté de m'accompagner à une condition : que nous allions voir le match du Canadien dans un bar le soir. Ce qui fut fait, à Waterville — et le Canadien a remporté la coupe Stanley ce soir-là. Pendant que je ramassais du minerai dans les haldes d'Eustis, quarante-sept ans après l'arrêt des pompes, Patrick Roy s'apprêtait à soulever la coupe.
À cette époque, je courais les mines abandonnées de la province pour rassembler tout ce dont mon laboratoire avait besoin : de l'argile et du kaolin pour mes creusets et mes athanors, des sulfures, du quartz, du marbre — tout ce qui me semblait digne d'être ramené à la maison pour fins d'étude et quête de connaissance alchimique. D'où le minerai d'Eustis.
Puis la vie a pris le dessus : quarante ans sans laboratoire. C'est la retraite, et l'arrivée de l'intelligence artificielle, qui m'ont ramené au travail — et beaucoup plus loin qu'avant. Quand j'ai rouvert le contenant, le minerai avait travaillé tout seul pendant ces quarante années. Il m'a montré le chemin; l'IA m'a expliqué ce qui se passait.
Quarante ans dans un contenant, à l'air humide, ont suffi. Sans feu, sans acide, sans intervention, une partie du minerai s'est transformée d'elle-même : le soufre de la chalcopyrite, au contact de l'oxygène et de l'humidité, s'est fait sulfate. Au fond du bécher, la poudre jaune d'ocre repose sur un lit bleu-vert — les sels de fer et de cuivre, le vitriol naissant.
Ce que l'usine de Capelton arrachait au minerai par le grillage et les fours, la nature l'a accompli en silence, à l'échelle de sa propre patience. C'est le point de départ de tout ce qui suit : si la terre rectifie d'elle-même, l'alchimiste n'a qu'à accompagner le mouvement.
La suite au laboratoire
Le minerai a montré le chemin. Le journal d'extraction reprend là où la nature s'est arrêtée — solve, filtration, rectificando.
Extraction du cuivreSources — Faits historiques : Mines Capelton (historique), Réseau du patrimoine anglophone du Québec (QAHN), Wikipédia (Mine d'Eustis). Plans : dossier GM-275, Service des gîtes minéraux, ministère des Richesses naturelles du Québec — plans de la Consolidated Copper & Sulphur Co., 1931–1932.