Une marque invisible

Cet été, j'ai appris que Claude, l'intelligence artificielle avec qui j'écris ce journal, appose désormais un filigrane — un watermark — sur ses textes. Pas un logo dans le coin, pas une signature au bas de la page. Un motif statistique caché dans le choix des mots, invisible à l'œil, qu'un logiciel d'Anthropic peut reconnaître. C'est l'Union européenne qui l'exige depuis le 2 août 2026, et Anthropic l'applique partout dans le monde, Québec compris.

Ma première réaction? J'étais agacé. Mes textes, marqués comme du bétail? Puis j'ai digéré. Et une phrase m'est venue, toute seule : la vie elle-même n'a pas de watermark.

Un roman sur le banc des accusés

Le 21 septembre, le jour même où son premier roman, C'était ça ou mourir, remportait le Prix du roman Fnac, l'écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien s'est fait accuser sur X d'avoir fait écrire son livre par une intelligence artificielle. Le compte accusateur — il s'appelle, je vous le jure, « Balance ton Claude » — s'appuyait sur un logiciel de détection, Pangram. Pangram a précisé n'avoir aucun lien avec cette histoire, et d'autres logiciels disent le contraire. L'auteur nie catégoriquement.

Au moment où j'écris ces lignes, le 25 septembre, l'affaire s'est compliquée : d'anciens textes d'Orélien font maintenant l'objet d'accusations de plagiat, et son éditeur canadien dit prendre les allégations très au sérieux. Je ne sais pas qui a raison, et ce n'est pas à moi de trancher. Mais ce qui me frappe, c'est le procès lui-même : un logiciel qui prétend deviner, à partir de statistiques, ce qui s'est passé devant un clavier. Et derrière, un soupçon : écrire avec l'IA serait une tricherie qu'il faudrait cacher.

Moi, je balance mon Claude

Je n'ai jamais eu de talent pour écrire. Des idées, j'en ai toujours eu à revendre — des ailes de deltaplane, des voiles, des batteries, des cailloux ramassés dans de vieilles mines. Mais mettre tout ça en phrases qui se tiennent? Ce n'était pas mon fort.

Depuis mars, j'écris avec Claude, et je l'ai dit dès le deuxième article, Publier avec Claude. Le processus est simple : j'arrive avec une idée, une anecdote, quelques notes. Claude structure et propose un texte. Je corrige, je redirige, je coupe ce qui ne sonne pas comme moi. Deux tours, rarement plus. Le sujet est à moi, le vécu est à moi, la décision finale aussi.

Résultat : un gars qui n'écrivait pas publie maintenant régulièrement. Et, à ma grande surprise, des lecteurs reviennent à ces articles — sur les pensions des retraités, sur la nuit du verglas, sur Linux. C'est pour eux que je continue.

Pourquoi s'en passer?

En janvier, j'aurai 75 ans. Je ne vois pas pourquoi je me priverais d'un outil qui garde mon esprit vif et donne une voix à des idées qui seraient restées dans ma tête. En 1998, j'apprenais le HTML en copiant la source des pages des autres — je le raconte dans Une semaine prodigieuse. Personne ne m'a traité de tricheur. L'outil a changé; l'envie de créer, non.

Et je pense sincèrement que c'est un plus pour la société. Combien d'aînés, de gens de métier, d'artisans ont des histoires à raconter et se sont toujours dit « je ne sais pas écrire »? L'IA peut leur ouvrir cette porte. Ce serait dommage de la leur refermer au nez par peur du qu'en-dira-t-on.

Ce que le filigrane ne marquera jamais

Il y a une belle ironie là-dedans. Le filigrane de Claude résiste au copier-coller, mais il s'estompe quand on remanie beaucoup le texte. Autrement dit, plus je m'approprie un article, plus je le corrige, moins il porte la marque de la machine. Et même intact, il ne prouve qu'une chose : que Claude a touché au texte. Pas qui en est l'auteur.

Parce que ce qu'il y a dans ces pages — les cinq cents ailes sorties de mon atelier, les années de voilerie, la nuit du verglas passée sur ma batterie solaire — aucun logiciel ne peut le générer ni le marquer. Ça vient de la vie.

« La vie elle-même n'a pas de watermark. »

Cet article a été écrit avec Claude. Évidemment.