Quand j'étais jeune, on avait des problèmes. Le char qui partait pas le matin, une dette, une tuile qui tombait : un problème. Et quand les choses tournaient vraiment mal, là-haut dans la capsule Apollo, l'homme disait à Houston qu'il avait a problem. Court, net, et qui demandait une réponse tout de suite.

Aujourd'hui, plus personne n'a de problème. On a des problématiques. Et quand la problématique nous tombe dessus, on nous demande d'être résilients.

Ces deux mots-là, je les entends partout. À la radio, dans les réunions, à la quincaillerie. Et plus je les écoute, plus je me dis qu'ils vont ensemble. Qu'ils forment une paire. Qu'ils se sont trouvés.

Le mot qui ne se résout pas

Commençons par le premier. Un problème, ça se règle. Ça appelle une solution, donc quelqu'un qui agit, donc quelqu'un de responsable. Une problématique, elle, ne se règle pas. Elle s'analyse. On la « prend en compte », on l'« explore », on la « met sur la table ». On tourne autour. Mais on ne la répare jamais vraiment, parce que ce n'est pas dans la nature du mot.

Le garagiste qui me dit « vous avez un problème de transmission » s'engage à le réparer. Le fonctionnaire qui parle d'une « problématique d'accès aux soins » ne s'engage à rien — il décrit. Personne n'est en faute. Il y a simplement, flottant dans l'air, une problématique complexe que personne n'a créée et que personne n'a à résoudre.

C'est un mot pour celui qui est en haut. Celui qui regarde, qui commente, qui cadre. Un mot confortable.

Le mot qui demande d'encaisser

L'autre vient de loin. La résilience, à l'origine, c'est de la physique : la capacité d'un métal à recevoir un choc sans se rompre, à absorber l'énergie puis à reprendre sa forme. Du solide, du mesurable. Puis la psychologie l'a emprunté pour décrire ces enfants qui se développent malgré un trauma — Boris Cyrulnik l'a fait connaître. C'était une observation. Certains s'en sortent, et voici comment. Une bonne nouvelle, presque.

Et là, le mot a glissé. On est passé du constat à la commande. « Sois résilient. » Il a quitté le cabinet du psychologue pour envahir le management, l'urbanisme, l'écologie, les discours de motivation. On demande aujourd'hui à un employé épuisé d'être résilient, à un quartier inondé d'être résilient, à un peuple appauvri d'être résilient.

C'est un mot pour celui qui est en bas. Celui qui subit, qui plie, qui encaisse.

La belle paire

Voilà pourquoi ils s'entendent si bien. La problématique permet à celui d'en haut de ne pas agir : il contemple, il analyse, il ne répare rien. La résilience demande à celui d'en bas de tenir le coup quand même. L'un décrit le choc, l'autre l'absorbe. C'est une division du travail parfaite.

Et le tour de passe-passe est subtil. En te demandant d'être résilient, on transforme l'épreuve en donnée naturelle — comme la météo, comme une saison. La crise n'est plus quelque chose qu'on questionne ou qu'on combat ; c'est un climat auquel tu dois t'adapter. La seule variable qui reste, c'est toi, ta capacité à plier sans casser. On ne demande plus pourquoi le pont s'est effondré. On célèbre la résilience de ceux qui traversent la rivière à la nage.

C'est commode. On coupe les services, et ensuite on loue la résilience des communautés qui se débrouillent sans. On vante la résilience d'une population, et le mot devient l'alibi de tout ce qu'on a renoncé à changer pour elle.

Le métal, lui, n'a pas le choix : il encaisse ou il rompt. On traite désormais l'humain comme une poutre.

Une langue qui adoucit tout

Ces deux-là ne sont pas seuls, remarquez. Notre époque n'aime pas nommer les choses comme franchement mauvaises. On ne dit plus un pauvre, on dit une personne en situation de précarité. On ne congédie plus du monde, on procède à une optimisation des effectifs. Le mot cru fait mal, alors on le remplace par un mot long qui anesthésie. « Problématique » et « résilience » sont les deux vedettes de cette famille — ils ont juste mieux réussi que les autres.

Et puis ça fait sérieux. Le mot savant, c'est un uniforme. Le dire, c'est se ranger du côté de ceux qui ont étudié, qui gèrent, qui décident. L'abstraction donne de l'autorité — ou en donne l'illusion.

Ce que ça dit de nous

Je ne pense pas que quelqu'un ait décidé ça un matin. C'est une dérive, pas un complot. Mais les dérives en disent souvent plus long que les décisions.

Une société qui problématise par en haut et exige de la résilience par en bas, c'est une société qui a trouvé le moyen de parler beaucoup tout en agissant peu. On décrit les chocs avec un grand vocabulaire, et on demande aux gens de les absorber avec un grand sourire. Entre les deux, l'espace où l'on réparait les choses s'est rétréci. Orwell le disait déjà il y a quatre-vingts ans : le langage flou sert à ne pas penser ce qu'on nomme.

Alors moi, je vais continuer d'avoir des problèmes. Et quand ça ira mal, je ne serai pas résilient — je vais être en maudit, puis je vais essayer de régler ça. C'est plus inconfortable. Mais au moins, un problème, ça finit par se régler.