En 1968, j'avais 16 ans. C'est cette année-là que j'ai fumé mon premier joint. Ça a été le point tournant — et pas juste symboliquement : j'ai continué à fumer longtemps, et aujourd'hui c'est légal. Un autre legs des hippies, celui-là aussi. Mais avec le pot venait tout un monde qui allait changer nos vies.

Un 45 tours pour commencer une révolution

Puis est arrivé Jimi Hendrix. Mon premier 45 tours : All Along the Watchtower d'un côté, The Burning of the Midnight Lamp de l'autre. Je l'ai fait tourner jusqu'à user le sillon. Cette guitare-là ne ressemblait à rien de ce qu'on avait entendu avant. Elle annonçait quelque chose.

Notre révolution commençait. Che Guevara venait de se faire assassiner en Bolivie. La guerre du Vietnam n'allait plus du tout — les images arrivaient jusque dans nos salons. En Californie, le mouvement hippie prenait naissance. Mais il ne faut pas croire que ça se passait juste là-bas : au Québec aussi, ça brassait fort. Toute la jeunesse se réveillait en même temps, et ça donnait l'impression d'un mouvement mondial. C'en était un.

Retrouver ce que nos parents avaient perdu

Dans les années qui ont suivi, il s'est passé quelque chose de plus profond que la musique et les cheveux longs : l'ouverture à la nature. Celle que nos parents, happés par le progrès et le confort d'après-guerre, avaient perdue en chemin.

On s'est remis à croire à l'agriculture biologique, à une nourriture saine, à un retour à la terre. Puis Georges Ohsawa est apparu dans nos vies. Son Zen macrobiotique est devenu notre livre de chevet. On suivait ses principes scrupuleusement — le yin, le yang, l'équilibre dans l'assiette. On était sérieux là-dedans, plus sérieux que bien des adultes le pensaient.

J'ai encore mon exemplaire original — édition Vrin, Paris, 1969. Plus de couverture, les pages jaunies, souillé d'huile de sésame. C'est le sort des vrais livres de cuisine et de vie : ils portent les traces de l'usage. Celui-là a nourri une génération.

Et le sésame, justement, n'a jamais quitté ma table. Le gomasio — ce mélange de graines de sésame rôties et de sel de mer qu'Ohsawa nous a fait découvrir — est là depuis les années 70. Je n'en ai jamais manqué. Cinquante ans plus tard, il trône encore à côté de mon assiette. S'il fallait une seule preuve que le Zen macrobiotique n'était pas une mode passagère, elle est là, dans ce petit pot.

La rue St-Hubert, notre monde au complet

Ç'a pas été long que tout le monde s'est retrouvé au magasin d'aliments naturels — La Ferme Pural, sur la rue St-Hubert à Montréal. On y achetait des céréales à grains entiers qu'on venait tout juste de découvrir. Du riz brun, du sarrasin, du millet. Des mots nouveaux dans nos bouches.

Curieusement, ça finissait quand même souvent chez Harvey's, de l'autre côté de la rue. Faut croire que la révolution avait aussi ses contradictions — et un appétit de 16 ans.

Sans oublier un petit tour chez La Tosca, à deux coins de rue de là, pour les instruments de musique. Et le dojo de judo, au-dessus de la taverne St-Hubert, où on finissait nos entraînements... en bas, à la taverne. Je n'étais pas un jeune reposant, à 16 ans. La rue St-Hubert, c'était notre monde au complet — le corps, l'âme, le ventre et la soif, tout tenait dans quelques coins de rue.

La famille

Une dizaine de jeunes aux cheveux longs posant devant et sur le toit d'une maison à Laval, une moto rouge stationnée devant la galerie
La famille, en 1970

Sur cette photo, c'est toute notre famille de l'époque. À l'époque, on ne disait pas « commune » — on disait la famille. On vivait ensemble, on partageait tout : le loyer, le riz brun, la musique. La maison était à Laval. On s'éloignait tranquillement du centre-ville — premier pas vers le retour à la terre.

Ce qu'on a semé entre 1968 et 1972

De 1968 à 1972, on a remis au goût du jour bien des principes qui sont acquis aujourd'hui : la nourriture biologique, le retour des céréales entières, le manger local. Tout ça était déjà énoncé dans le Zen macrobiotique — qui reste, à mon avis, un livre de référence incontournable.

En 2026, ces principes font partie intégrante de notre vie. On les trouve dans toutes les épiceries, sur toutes les étiquettes, dans tous les discours. Mais peu de gens se souviennent qu'ils ont fait leur retour à la fin des années 60, portés par une gang de jeunes aux cheveux longs qu'on prenait pour des rêveurs.

« Ce n'est pas tous les baby-boomers qui étaient des hippies. Loin de là. Mais les vrais le sont encore — et ils ont certainement contribué à rendre le monde meilleur. »