Affiche scolaire ancienne : « Il est défendu de parler breton et de cracher à terre »
L'affiche placardée dans les écoles : la langue maternelle des enfants, sur la même ligne que cracher par terre.

Je suis né en Bretagne. J'avais trois ans quand on a émigré au Québec. De ma terre natale, il me reste surtout une histoire de famille. Mon père a été élevé par sa grand-mère, qui ne parlait pas un mot de français. La langue lui venait par le ventre, comme on dit — il était bretonnant de naissance. Et puis il est allé à l'école.

« Il est défendu de parler breton et de cracher à terre »

L'affiche existe vraiment. On la placardait dans les écoles de la République : sur la même ligne, on mettait la langue maternelle des enfants et le fait de cracher par terre. Deux saletés à corriger. Le message était limpide — ta langue, celle de ta mère et de ta grand-mère, est une mauvaise habitude.

Et il y avait pire que l'affiche : il y avait le symbole. Un objet — un sabot, une bûchette, une pièce — qu'on donnait à l'enfant surpris à parler breton. Pour s'en débarrasser, il devait à son tour dénoncer un camarade pris sur le fait. Le dernier à le tenir en fin de journée était puni. On a fait surveiller les enfants par les enfants. C'est d'une efficacité redoutable : au bout d'une génération, on n'a même plus besoin d'interdire la langue — plus personne ne veut la parler.

« On ne tue pas une langue avec une loi. On la tue en apprenant à une génération d'enfants à rougir de celle de leurs parents. »

Le compte à rebours breton

Ce n'est pas une vieille histoire poussiéreuse. Les derniers chiffres viennent de tomber, et ils donnent le vertige.

Le breton aujourd'hui
107 000 locuteurs en 2024 — moitié moins qu'en 2018
Seulement 16 % l'ont appris à la maison — dix points de moins qu'en 2018
La langue survit désormais surtout par l'école, plus par la famille
Il y a un siècle, on comptait plus d'un million de bretonnants

Quand la transmission familiale s'effondre, c'est le signe que la chaîne est cassée. La grand-mère de mon père parlait breton. Mon père le parlait. Moi, quelques mots. Mes enfants, rien. Raconté comme ça, on dirait une longue glissade. Mais en réalité, tout se joue en une seule génération : celle qui cesse de parler la langue à ses enfants. À partir de là, c'est plié — le reste n'est que du temps qui passe.

Et nous, ici, sur notre île

Le français en Amérique du Nord, c'est une île au milieu d'un océan anglophone. On le sait, on s'en vante même un peu. Mais je regarde les jeunes autour de moi, et beaucoup se font un devoir de bien parler anglais. Et c'est très bien. Moi-même j'ai fait quatre ans à l'école anglaise, je parle très bien l'anglais, et je n'en ai aucun regret — c'est une richesse, une porte ouverte sur le monde.

Sauf que personne, ici, n'a besoin d'afficher « il est défendu de parler français ». On n'en est plus là, et tant mieux. Le danger a changé de visage. Une langue ne meurt pas seulement par interdiction — elle meurt par commodité. Par le réflexe de toujours choisir l'autre langue parce que c'est plus simple, plus utile, plus payant, plus « cool ». Le breton de mon père n'a jamais été interdit au Québec. Il a simplement cessé d'être parlé. Le résultat est le même.

Le parler, et l'écrire, le mieux possible

Et il y a un deuxième danger, plus sournois encore que l'abandon : la négligence. Une langue ne meurt pas seulement parce qu'on la délaisse — elle s'effrite aussi quand on la maltraite. Quand on la parle de travers, qu'on la truffe d'anglicismes par paresse, qu'on l'écrit n'importe comment parce qu'« on se comprend pareil ».

Parler français, ce n'est pas seulement le sauver — c'est l'honorer. Chercher le bon mot plutôt que le mot anglais qui traîne. Soigner ses phrases. Et l'écrire correctement : l'orthographe, les accords, les accents, ce n'est pas du chichi de vieux maître d'école. C'est le squelette de la langue. Une langue qu'on n'écrit plus avec soin est une langue qui commence à se liquéfier. À l'ère des textos bâclés et des correcteurs qui pensent à notre place, faire l'effort de bien écrire, c'est un petit acte de résistance.

Une langue, ça ne se garde pas dans une loi ni dans une politique. Ça se garde à la table de cuisine, dans les berceuses, dans les sacres, dans les chicanes de famille — et dans le soin qu'on met à la dire et à l'écrire. Ça se transmet, bien fait, ou ça s'éteint. Je ne dis pas aux jeunes de moins parler anglais. Je leur dis : parlez français, et parlez-le bien. Notre culture tient dans cette langue. La laisser filer, c'est laisser filer tout le reste avec.

Mon père est parti, et son breton est parti avec lui, presque en entier. J'aurais détesté qu'on le lui arrache de force. Mais je détesterais encore plus qu'ici, chez nous, on laisse filer le français tranquillement — par nous-mêmes, et de notre plein gré.

Écho de Bretagne · ajout du 4 juin 2026

« Breton en France, français au Canada : même combat »

Quelques jours après la parution de ce texte, un ami de Scaër, en Bretagne, m'a écrit. Bilingue breton-français de naissance — sa grand-mère ne lui parlait qu'en breton — il n'a pas su, lui non plus, transmettre la langue à ses enfants. Et il pousse mon constat encore plus loin.

Au début du XXe siècle, des familles entières de Scaër, uniquement bretonnantes, ont émigré vers la Saskatchewan. Pour elles, ce ne fut pas le breton vers le français, mais le breton vers l'anglais, d'un seul coup. Le résumé d'un Scaërois de sa génération qui a vécu à New York tient en trois mots : « OK, Yec'hed-mat! » — un « bonjour » d'anglais soudé à une « santé » de breton, le français évaporé au milieu. Le même effacement, deux continents, un siècle d'écart.

À lire — l'histoire de la famille Carduner, partie du village de Lojou en 1912 pour les plaines canadiennes : De Lojou au cœur des plaines canadiennes (blogue Scaër, une longue histoire).