C'était un Noël de pandémie. Pas de table commune, pas de tourtière partagée — la famille réunie dans une fenêtre Messenger, chacun dans son salon. On jasait de tout et de rien, et la vie était belle quand même. À un moment, je demande à mon cousin d'Esquimalt, en Colombie-Britannique, à quelle latitude il habite. « Quarante-huit degrés et quelques minutes nord », qu'il me répond.

Et là, sans hésiter, je lui lance : « Chez vous, au solstice d'été, il y a une journée sans nuit. »

Le sextant et l'Almanach

Je pouvais dire ça parce que, au début des années 1990, j'ai navigué sur l'Atlantique Nord — à l'époque où le GPS n'était pas encore offert au commun des navigateurs. On se débrouillait avec le sextant et l'Almanach nautique. Et dans l'Almanach, ces choses-là se calculent. La hauteur du Soleil, l'heure du crépuscule, la latitude où la nuit cesse d'exister : c'est de l'arithmétique de quart de nuit.

Mon Almanach nautique ouvert et le sextant, sur la table du laboratoire
L'Almanach nautique et le sextant — mes outils d'avant le GPS.

Mais voilà : des années plus tard, quand j'ai voulu vérifier mon affirmation, je n'ai trouvé aucune page sur le web qui me la confirmait. Beaucoup de pages sur le soleil de minuit au-delà du cercle polaire, oui. Mais la frontière de la nuit, celle d'en deçà — personne ne la nommait. Alors aujourd'hui, je la fixe ici, pour de bon.

Le calcul, simple comme un quart de nuit

Le Soleil atteint son point le plus bas à minuit solaire. Sa hauteur à ce moment-là se calcule en une ligne :

hauteur minimale = latitude + déclinaison − 90°
Au solstice d'été, la déclinaison du Soleil vaut 23,44° — l'inclinaison de la Terre.

Or, on considère qu'il fait « nuit » seulement quand le Soleil descend à plus de 18° sous l'horizon : c'est ce que les astronomes appellent la fin du crépuscule astronomique. En deçà de cette profondeur, le ciel garde une lueur, et les étoiles les plus faibles ne sortent jamais.

Je pose donc la question à l'envers : à quelle latitude le Soleil cesse-t-il de plonger sous ces 18°? La réponse tombe : 48° 34′ nord. Au-delà, le solstice n'a plus de vraie nuit. Rien qu'un long crépuscule qui glisse du couchant au levant.

Et tant qu'à fixer la chose, voici les quatre frontières du ciel d'été, toutes tirées de la même formule :

Phénomène au solstice Soleil jamais sous À partir de
Soleil de minuit (jamais couché) 66° 34′ N
Crépuscule civil toute la nuit (« nuits blanches ») −6° 60° 34′ N
Crépuscule nautique toute la nuit −12° 54° 34′ N
Plus de nuit du tout (toujours un crépuscule) −18° 48° 34′ N

Saint-Pétersbourg et ses célèbres nuits blanches sont à environ 60° nord : ça tombe pile sur la troisième ligne. Le calcul tient.

Et mon cousin, dans tout ça?

Le verdict d'Esquimalt

Esquimalt est à 48° 26′ nord. La ligne est à 48° 34′. Huit petites minutes d'arc sous la frontière. J'ai refait le calcul, et il faut bien que je l'avoue : chez lui, le Soleil descend à 18,1° sous l'horizon au cœur du solstice. Un dixième de degré de trop.

Il reste donc, à Esquimalt, une nuit astronomique — mais une nuit de quelques minutes, le temps de cligner des yeux à minuit. J'avais tort d'un cheveu. S'il avait habité quarante kilomètres plus au nord, à Nanaimo, j'avais raison sur toute la ligne. La frontière passait, sans le savoir, juste devant sa porte.

Pourquoi l'écrire

Parce que c'est exactement le genre de savoir qui se perd. Le GPS a tout réglé pour nous, et avec lui s'est effacé le réflexe de calculer le ciel soi-même. Or il n'y a rien là de sorcier : une latitude, une déclinaison, une soustraction. De quoi répondre à un cousin un soir de Noël — et avoir presque raison.

« 48° 34′ nord. La latitude où la nuit rend les armes. Notez-la quelque part. »