Depuis quelques jours, il n'est question que de ça dans les nouvelles : Anthropic et le gouvernement américain. La compagnie qui fabrique Claude — l'intelligence artificielle avec qui je travaille presque tous les jours — vient de se faire ordonner par Washington de fermer l'accès à ses modèles les plus puissants. Au nom de la sécurité nationale.

Ce n'est pas leur premier accrochage. Il faut reculer un peu pour comprendre.

Un bras de fer au grand jour

L'an dernier, Anthropic signait un contrat de 200 millions avec le département de la Défense pour faire tourner Claude sur les réseaux classifiés. Puis le Pentagone a voulu davantage : que la machine puisse servir à la surveillance de masse des Américains et aux armes létales autonomes. La compagnie a refusé de franchir ces lignes.

En représailles, à la fin février, l'administration a ordonné à toutes les agences fédérales de cesser d'utiliser les technologies de la compagnie, et l'a désignée « risque pour la chaîne d'approvisionnement de sécurité nationale ». Sur son réseau, le président a prévenu que l'entreprise avait intérêt à « se ressaisir », sans quoi il userait de « tout le pouvoir de la présidence » pour la forcer à obéir — avec, écrit-il, de lourdes conséquences civiles et criminelles à la clé. Et tout récemment, rebelote : Washington force la fermeture des deux modèles les plus avancés, en invoquant une faille. La compagnie conteste, affirmant n'avoir reçu que des preuves verbales d'une vulnérabilité étroite et déjà connue.

Je rapporte tout ça avec prudence — ce sont des nouvelles fraîches, et il faudra du temps pour démêler le vrai du bruit. Mais une chose est claire : un État et une entreprise privée se battent au grand jour pour savoir qui contrôle ces machines, et pour quels usages.

Et nous, là-dedans?

J'ai suivi ça depuis le salon, sur la Rive-Sud, où mon poste de travail occupe son coin depuis toujours. Et il s'est passé quelque chose de bizarre. Cette grande affaire de gouvernement et de milliards m'a ramené à mon propre petit coin.

Parce que je l'utilise, moi, cette machine. Tous les jours. Alors je lui ai posé la question bête : est-ce que ce qu'on se dit reste entre nous? Réponse honnête : non. Rien de vraiment secret. Nos échanges passent par des serveurs, sont soumis à des politiques, peuvent être conservés, parfois examinés.

Et là, la pente. Si rien n'est secret, est-ce que tout le monde voit les recherches que j'ai faites sur l'histoire de ma maison, bâtie vers 1870? Et mon laboratoire — ce coin de garage où je fonds du cuivre tiré du minerai d'Eustis, où je cuis des creusets d'argile dans le Jøtul, où je garde des acides pour lixivier la roche — est-ce que ça me rend louche?

Le soupçon qu'on retourne contre soi

Je me suis entendu poser la question. Personne ne m'accusait de rien. C'est moi qui avais commencé à me regarder comme on regarde un dossier.

Et ce glissement-là pèse plus lourd quand on vient de voir des États se disputer ces outils pour en faire des instruments de surveillance et des armes. La machine installée dans le coin de mon salon n'est pas neutre : elle est coincée entre moi et des institutions infiniment plus puissantes que moi. Quand le Pentagone réclame un accès « pour tout usage légal », ce n'est pas une abstraction. C'est la même technologie que j'allume le matin pour écrire.

« La machine installée dans le coin de mon salon est coincée entre moi et des institutions infiniment plus puissantes que moi. »

Ne pas baisser la lumière

Reste qu'entre la lucidité et la paranoïa, il y a un pas. Mon laboratoire n'a pas à se justifier. Fondre de la roche en métal dans son garage, comprendre ce qu'un acide fait à un minerai, c'est de la curiosité ancienne, parfaitement légale, celle qui a fait l'alchimie puis la chimie. Je continuerai, avec la vraie prudence — celle de la ventilation, des étiquettes, des résidus bien gérés. Pas cette autre prudence, inutile, qui consiste à se surveiller soi-même comme si un œil invisible était posé sur nous.

Mais je n'oublierai pas ce que cette histoire m'a appris. Ces machines ne sont pas que des outils tranquilles. Elles sont l'enjeu d'un rapport de force qui nous dépasse, et nous, les usagers ordinaires, on est tout en bas du courant. Le minimum, c'est de garder les yeux ouverts. Rien n'est tout à fait secret — et désormais, on sait pourquoi ça compte.